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(13)
(...) Il me semble que la différence qui est
entre les plus grandes âmes et celles qui sont
basses et vulgaires, consiste principalement, en
ce que les âmes vulgaires se laissent aller à
leurs passions, et ne sont heureuses ou
malheureuses que selon que les choses qui leur
surviennent sont agréables ou déplaisantes; au
lieu que les autres ont des raisonnements si
forts et si puissants que, bien qu'elles aient
aussi des passions, et même souvent de plus
violentes que celles du commun, leur raison
demeure néanmoins toujours la maîtresse, et fait
que les affections mêmes leur servent, et
contribuent à la parfaite félicité dont elles
jouissent dès cette vie. (...) Ainsi, ressentant
de la douleur en leur corps, elles s'exercent à
la supporter patiemment, et cette épreuve
qu'elles font de leur force, leur est agréable,
ainsi voyant leurs amis en quelque grande
affliction, elles compatissent à leur mal, et
font tout leur possible pour les en délivrer, et
ne craignent pas même de s'exposer à la mort
pour ce sujet, s'il en est besoin. Mais,
cependant, le témoignage que leur donne leur
conscience, de ce qu'elles s'acquittent en cela
de leur devoir, et font une action louable et
vertueuse, les rend plus heureuses, que toute la
tristesse, que leur donne la compassion, ne les
afflige. Et enfin, comme les plus grandes
prospérités de la fortune ne les enivrent
jamais, et ne les rendent point plus insolentes,
aussi les plus grandes adversités ne les peuvent
abattre ni rendre si tristes, que le corps,
auquel elles sont jointes, en devienne malade.
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Lorsqu'on rencontre inopinément quelque chose de
fort sale en une viande qu'on mange avec
appétit, la surprise de cette rencontre peut
tellement changer la disposition du cerveau
qu'on ne pourra plus voir par après de telle
viande qu'avec horreur, au lieu qu'on la
mangeait auparavant avec plaisir. Et on peut
remarquer la même chose dans les bêtes; car
encore qu'elles n'aient point de raison ni
peut-être aucune pensée, tous les mouvements des
esprits et de la glande qui excitent en nous les
passions ne laissent pas d'être en elles, et d'y
servir à entretenir et fortifier, non pas comme
en nous, les passions, mais les mouvements des
nerfs et des muscles qui ont coutume de les
accompagner. Ainsi, lorsqu'un chien voit une
perdrix, il est naturellement porté à courir
vers elle; et lorsqu'il voit tirer un fusil, ce
bruit l'incite naturellement à s'enfuir; mais
néanmoins, on dresse d'ordinaire les chiens
couchants en telle sorte que la vue d'une
perdrix fait qu'ils s'arrêtent, et que le bruit
qu'ils oient après, lorsqu'on tire sur elle,
fait qu'ils y accourent.
Or, ces choses sont utiles à savoir pour donner
le courage à un chacun d'étudier à régler ses
passions; car, puisqu'on peut, avec un peu
d'industrie, changer les mouvements du cerveau
dans les animaux dépourvus de raison, il est
évident qu'on le peut encore mieux dans les
hommes, et que ceux mêmes qui ont les plus
faibles âmes pourraient acquérir un empire très
absolu sur toutes leurs passions, si on
employait assez d'industrie à les dresser et à
les conduire.
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Si je considère la faculté de concevoir qui est
en moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite
étendue, et grandement limitée, et tout ensemble
je me représente l'idée d'une autre faculté
beaucoup plus ample, et même infinie; et de cela
seul que je puis me représenter son idée, je
connais sans difficulté qu'elle appartient à la
nature de Dieu. En même façon, si j'examine la
mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre
puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en
moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne
soit immense et infinie. Il n'y a que la seule
volonté, que j'expérimente en moi être si
grande, que je ne conçois point l'idée d'aucune
autre plus ample et plus étendue : en sorte que
c'est elle principalement qui me fait connaître
que je porte l'image et la ressemblance de Dieu.
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(19)
Par là on voit clairement pourquoi
l'arithmétique et la géométrie sont beaucoup
plus certaines que les autres sciences: c'est
que seules elles traitent d'un objet assez pur
et simple pour n'admettre absolument rien que
l'expérience ait rendu incertain, et qu'elles
consistent tout entières en une suite de
conséquences déduites par raisonnement. Elles
sont donc les plus faciles et les plus claires
de toutes, et leur objet est tel que nous le
désirons, puisque, sauf par inattention, il
semble impossible à l'homme d'y commettre des
erreurs. Et cependant il ne faut pas s'étonner
si spontanément beaucoup d'esprits s'appliquent
plutôt à d'autres études ou à la philosophie :
cela vient, en effet, de ce que chacun se donne
plus hardiment la liberté d'affirmer des choses
par divination dans une question obscure que
dans une question évidente, et qu'il est bien
plus facile de faire des conjectures sur une
question quelconque que de parvenir à la vérité
même sur une question, si facile qu'elle soit.
De tout cela on doit conclure, non pas, en
vérité, qu'il ne faut apprendre que
l'arithmétique et la géométrie, mais seulement
que ceux qui cherchent le droit chemin de la
vérité ne doivent s'occuper d'aucun objet, dont
ils ne puissent avoir une certitude égale à
celle des démonstrations de l'arithmétique et de
la géométrie.
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(24)
Le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée.
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(24)
Je pense donc je suis.
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(24)
... et ainsi nous rendre comme maîtres et
possesseurs de la nature.
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(24)
Changer mes désirs plutôt que l'ordre du monde.
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Je ne reconnais aucune différence entre les
machines que font les artisans et les divers
corps que la nature seule compose, sinon que les
effets des machines ne dépendent que de
l'agencement de certains tuyaux, ou ressorts, ou
autres instruments, qui, devant avoir quelque
proportion avec les mains de ceux qui les font,
sont toujours si grands que leurs figures et
mouvements se peuvent voir, au lieu que les
tuyaux ou ressorts qui causent les effets des
corps naturels sont ordinairement trop petits
pour être aperçus de nos sens. Et il est certain
que toutes les règles des mécaniques
appartiennent à la physique, en sorte que toutes
les choses qui sont artificielles, sont avec
cela naturelles. Car, par exemple, lorsqu'une
montre marque les heures par le moyen des roues
dont elle est faite, cela ne lui est pas moins
naturel qu'il est à un arbre de produire des
fruits. C'est pourquoi, en même façon qu'un
horloger, en voyant une montre qu'il n'a point
faite, peut ordinairement juger, de
quelques-unes de ses parties qu'il regarde,
quelles sont toutes les autres qu'il ne voit pas
: ainsi, en considérant les effets et les
parties sensibles des corps naturels, j'ai tâché
de connaître quelles doivent être celles de
leurs parties qui sont insensibles.
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(23)
Il n'y a rien qui me soit plus facile à
connaître que mon esprit...
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(23)
Il n'y a point d'âme si faible, qu'elle ne
puisse étant bien conduite acquérir un pouvoir
absolu sur ses passions...
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(26)
Madame, je me suis quelquefois proposé un doute
: savoir, s'il est mieux d'être gai ou content,
en imaginant les biens qu'on possède être plus
grands et plus estimables qu'ils ne sont, et
ignorant ou ne s'arrêtant pas à considérer ceux
qui manquent, que d'avoir plus de considération
et de savoir, pour connaître la juste valeur des
uns et des autres, et qu'on devienne plus
triste. Si je pensais que le souverain bien fût
la joie, je ne douterais point qu'on ne dût
tâcher de se rendre joyeux, à quelque prix que
ce peut être, et j'approuverais la brutalité de
ceux qui noient leurs déplaisirs dans le vin, ou
les étourdissent avec du pétun . Mais je
distingue entre le souverain bien, qui consiste
en l'exercice de la vertu, ou, ce qui est le
même, en la possession de tous les biens dont
l'acquisition dépend de notre libre arbitre, et
la satisfaction d'esprit qui suit de cette
acquisition. C'est pourquoi, voyant que c'est
une plus grande perfection de connaître la
vérité, encore même qu'elle soit à notre
désavantage, que l'ignorer, j'avoue qu'il vaut
mieux être moins gai et avoir plus de
connaissance. Ainsi je n'approuve point qu'on
tâche à se tromper, en se repaissant de fausses
imaginations; car tout le plaisir qui en
revient, ne peut toucher que la superficie de
l'âme, laquelle sent cependant une amertume
intérieure, en s'apercevant qu'ils sont faux.
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(18) () (25)
Mais, parce que nous savons que l'erreur dépend
de notre volonté, et que personne n'a la volonté
de se tromper, on s'étonnera peut-être qu'il y
ait de l'erreur en nos jugements. Mais il faut
remarquer qu'il y a bien de la différence entre
vouloir être trompé et vouloir donner son
consentement à des opinions qui sont cause que
nous nous trompons quelquefois. Car encore qu'il
n'y ait personne qui veuille expressément se
méprendre, il ne s'en trouve presque pas un qui
ne veuille donner son consentement des choses
qu'il ne connaît pas distinctement : et même il
arrive souvent que c'est le désir de connaître
la vérité qui fait que ceux qui ne savent pas
l'ordre qu'il faut tenir pour la rechercher
manquent de la trouver et se trompent, cause
qu'il les incite à précipiter leurs jugements,
et prendre des choses pour vraies, desquelles
ils n'ont pas assez de connaissance.
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(28)
Et je m'étais ici particulièrement arrêté à
faire voir que, s'il y avait de telles machines,
qui eussent les organes et le figure d'un singe,
ou de quelque autre animal sans raison, nous
n'aurions aucun moyen pour reconnaître qu'elles
ne seraient pas en tout de même nature que ces
animaux ; au lieu que, s'il y en avait qui
eussent la ressemblance de nos corps et
imitassent autant nos actions que moralement il
serait possible, nous aurions toujours deux
moyens très certains pour reconnaître qu'elles
ne seraient point pour cela de vrais hommes.
Dont le premier est que jamais elles ne
pourraient user de paroles, ni d'autres signes
en les composant, comme nous faisons pour
déclarer aux autres nos pensées. Car on peut
bien concevoir qu'une machine soit tellement
faite qu'elle profère des paroles, et même
qu'elle en profère quelques unes à propos des
actions corporelles qui causeront quelque
changement en ses organes : comme, si on la
touche ne quelque endroit, qu'elle demande ce
qu'on lui veut dire ; si en un autre, qu'elle
crie qu'on lui fait mal, et choses semblables ;
mais non pas qu'elle les arrange diversement,
pour répondre au sens de tout ce qui se dira en
sa présence, ainsi que les hommes les plus
hébétés peuvent faire. Et le second est que,
bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi
bien, ou peut-être mieux qu'aucun de nous, elles
manqueraient infailliblement en quelques autres,
par lesquelles on découvrirait qu'elles
n'agiraient pas par connaissance, mais seulement
par la disposition de leurs organes. Car, au
lieu que la raison est un instrument universel,
qui peut servir en toutes sortes de rencontres,
ces organes ont besoin de quelque particulière
disposition pour chaque action particulière ;
d'où vient qu'il est moralement impossible qu'il
y en ait assez de divers en une machine pour la
faire agir en toutes les occurrences de la vie,
de même façon que notre raison nous fait agir.
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(28)
Je suppose que le Corps n'est autre chose qu'une
statue ou machine de terre, que Dieu forme tout
exprès, pour la rendre la plus semblable à nous
qu'il est possible : en sorte que, non seulement
il lui donne au dehors la couleur et la figure
de tous nos membres, mais aussi qu'il met au
dedans toutes les pièces qui sont requises pour
faire qu'elle marche, qu'elle mange, qu'elle
respire, et enfin qu'elle imite toutes celles de
nos fonctions qui peuvent être imaginées
procéder de la matière, et ne dépendre que de la
disposition des organes. Nous voyons des
horloges, des fontaines artificielles, des
moulins et autres semblables machines, qui
n'étant faites que par des hommes, ne laissent
pas d'avoir la force de se mouvoir d'elles-mêmes
en plusieurs diverses façons ; et il me semble
que je ne saurais imaginer tant de sortes de
mouvements en celle-ci, que je suppose être
faite des mains de Dieu, ni lui attribuer tant
d'artifice, que vous n'ayez sujet de penser,
qu'il y en peut avoir encore davantage.
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Accéder au corrigé ()
Un honnête homme n'est pas obligé d'avoir vu
tous les livres, ni d'avoir appris soigneusement
tout ce qui s'enseigne dans les écoles : et même
ce serait une espèce de défaut en son éducation,
s'il avait trop employé de temps en l'exercice
des lettres. Il y a beaucoup d'autres choses à
faire pendant sa vie, le cours de laquelle doit
être si bien mesuré, qu'il lui en reste la
meilleure partie pour pratiquer les bonnes
actions, qui lui devraient être enseignées par
sa propre raison, s'il n'apprenait rien que
d'elle seule. Mais il est entré ignorant dans le
monde, et la connaissance de son premier âge
n'étant appuyée que sur la faiblesse des sens et
sur l'autorité des précepteurs, il est presque
impossible que son imagination ne se trouve
remplie d'une infinité de fausses pensées, avant
que cette raison en puisse entreprendre la
conduite : de sorte qu'il a besoin par après
d'un très grand naturel, ou bien des
instructions de quelque sage, tant pour se
défaire des mauvaises doctrines dont il est
préoccupé, que pour jeter les premiers
fondements d'une science solide, et découvrir
toutes les voies par où il puisse élever sa
connaissance jusqu'au plus haut degré qu'elle
puisse atteindre.
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Accéder au corrigé (2)
Je remarque aussi que la grandeur d'un bien, à
notre égard, ne doit pas seulement être mesurée
par la valeur de la chose en quoi il consiste,
mais principalement aussi par la façon dont il
se rapporte nous ; et qu'outre que le libre
arbitre est de soi la chose la plus noble qui
puisse être en nous, d'autant qu'il nous rend en
quelque façon pareils à Dieu, et semble nous
exempter de lui être sujets et que par
conséquent, son bon usage est le plus grand de
tous nos biens, il est aussi celui qui est le
plus proprement nôtre et qui nous importe le
plus, d'où il suit que ce n'est que de lui que
nos plus grands contentements peuvent procéder.
Aussi voit-on par exemple que le repos d'esprit
et la satisfaction intérieure que sentent en
eux-mêmes ceux qui savent qu'ils ne manquent
jamais à faire leur mieux, tant pour connaître
le bien que pour l’acquérir, est un plaisir sans
comparaison plus doux, plus durable et plus
solide que tous ceux qui viennent d’ailleurs.
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Accéder au corrigé ()
(26)
Le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée : car chacun pense en être si bien
pourvu, que ceux mêmes qui sont les plus
difficiles à contenter en toute autre chose,
n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils
n’en ont. En quoi il n’est pas vraisemblable que
tous se trompent ; mais cela témoigne que la
puissance de bien juger, et distinguer le vrai
d’avec le faux, qui est proprement ce qu’on
nomme le bon sens ou la raison, est
naturellement égale en tous les hommes ; et
ainsi la diversité de nos opinions ne vient pas
de ce que les uns sont plus raisonnables que les
autres, mais seulement de ce que nous conduisons
nos pensées par diverses voies, et ne
considérons pas les mêmes choses. Car ce n’est
pas assez d’avoir l’esprit bon, mais le
principal est de l’appliquer bien. Les plus
grandes âmes sont capables des plus grands vices
aussi bien que des plus grandes vertus ; et ceux
qui ne marchent que fort lentement, peuvent
avancer beaucoup davantage, s’ils suivent
toujours le droit chemin, que ceux qui ne font
ceux qui courent et qui s’en éloignent.
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Accéder au corrigé (1)
Enfin il n’y a aucune de nos actions extérieures
qui puisse assurer ceux qui les examinent que
notre corps n’est pas seulement une machine qui
se remue de soi-même, mais qu’il y a aussi en
lui une âme qui a des pensées, excepté les
paroles, ou autres signes faits à propos des
sujets qui se présentent, sans se rapporter à
aucune passion. Je dis les paroles, ou autres
signes, parce que les muets se servent de signes
en mêmes façon que nous de la voix ; et que ces
signes soient à propos, pour exclure celui des
fous, qui ne laisse pas d’être à propos des
sujets qui se présentent, bien qu’il ne suive
pas la raison ; et j’ajoute que ces paroles ou
signes ne se doivent rapporter à aucune passion,
pour exclure non seulement les cris de joie ou
de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce
qui peut être enseigné par artifice aux animaux
; car si on apprend à une pie à dire bonjour à
sa maîtresse, lorsqu’elle la voit arriver, ce ne
peut être qu’en faisant de la prolation de cette
parole devienne le mouvement de quelqu’une de
ses passions ; à savoir, ce sera un mouvement de
l’espérance qu’elle a de manger, si l’on a
toujours accoutumé de lui donner quelque
friandise lorsqu’elle l’a dit ; et ainsi toutes
les choses qu’on fait faire aux chiens, aux
chevaux et aux singes, ne sont que des
mouvements de leur crainte de leur espérance, ou
de leur joie, en sorte qu’ils les peuvent faire
sans aucune pensée. Or il est, ce me semble,
fort remarquable que la parole, étant ainsi
définie, ne convient qu’à l’homme seul. Car,
bien que Montaigne et Charron aient dit qu’il y
a plus de différence d’homme à homme, que
d’homme à bête, il ne s’est toutefois jamais
trouvé aucune bête si parfaite, qu’elle ait usé
de quelque signe, pour faire entendre à d’autres
animaux quelque chose qui n’eût point de rapport
à ses passions ; et il n’y a point d’homme si
imparfait, qu’il n’en use ; en sorte que ceux
qui sont sourds et muets, inventent des signes
particuliers, par lesquels ils expriment leurs
pensées. Ce qui me semble un très fort argument
pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne
parlent point comme nous, est qu’elles n’ont
aucune pensée, et non point que les organes leur
manquent. Et on ne peut dire qu’elles parlent
entre elles, mais que nous ne les entendons pas
; car comme les chiens et quelques autres
animaux nous expriment leur passion, ils nous
exprimeraient aussi bien leurs pensées, s’ils en
avaient... Je sais bien que les bêtes font
beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne
m'en étonne pas; car cela même sert à prouver
qu'elles agissent naturellement et par ressorts,
ainsi qu'une horloge laquelle montre bien mieux
l'heure qu'il est que notre jugement ne nous
l'enseigne. Et sans doute que, lorsque les
hirondelles viennent au printemps, elles
agissent en cela comme des horloges...
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Prenons pour exemple ce morceau de cire qui
vient d'être tiré de la ruche : [...] sa
couleur, sa figure, sa grandeur sont apparentes
; il est dur, il est froid [...]. Mais voici
que, cependant que je parle, on l'approche du
feu ; ce qui y
t restait de saveur s'exhale, l'odeur
s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se
perd, sa
! grandeur augmente, il devient liquide, il
s'échauffe [...]. La même cire demeure-t-elle
après ce changement ? Il faut avouer qu'elle
demeure, et personne ne le peut nier. Qu'est-ce
donc que l'on connaissait en ce morceau de cire
avec tant de distinction ? Certes ce ne peut
être rien de tout ce que j'y ai remarqué par
l'entremise des sens, puisque toutes les choses
qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la
vue, ou l'attouchement, ou l'ouïe, se trouvent
changées, et cependant la même cire demeure.
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Accéder au corrigé ()
Et remarquant que cette vérité : je pense donc
je suis était si ferme et si assurée que toutes
les plus extravagantes suppositions étaient
incapables de l’ébranler, je jugeais que je
pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le
premier principe de la philosophie…. Après cela
je considérai en général ce qui est requis à une
proposition pour être vraie et certaine, car
puisque je venais d’en trouver une que je savais
être telle, je pensais que je devais aussi
savoir en quoi consiste cette certitude. Et
ayant remarqué qu’il n’y a rien du tout en ceci
: je pense donc je suis, qui m’assure que je dis
la vérité sinon que je vois très clairement que
pour penser il faut être : je jugeais que je
pouvais prendre pour règle générale que les
choses que nous concevons fort clairement et
fort distinctement sont toutes vraies.
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Accéder au corrigé (3)
Il me semble que l'erreur que l'on commet le
plus ordinairement touchant les désirs est qu'on
ne distingue pas assez les choses qui dépendent
entièrement de nous de celles qui n'en dépendent
point : car, pour celles qui ne dépendent que de
nous, c'est-à-dire de notre libre arbitre, il
suffit de savoir qu'elles sont bonnes pour ne
les pouvoir désirer avec trop d'ardeur, à cause
que c'est suivre la vertu que de faire les
choses bonnes qui dépendent de nous, et il est
certain qu'on ne saurait avoir un désir trop
ardent pour la vertu, outre que ce que nous
désirons en cette façon ne pouvant manquer de
nous réussir, puisque c'est de nous seuls qu'il
dépend, nous en recevons toujours toute la
satisfaction que nous en avons attendue. Mais la
faute qu'on a coutume de commettre en ceci n'est
jamais qu'on désire trop, c'est seulement qu'on
désire trop peu ; et le souverain remède contre
cela est de se délivrer l'esprit autant qu'il se
peut de toutes sortes d'autres désirs moins
utiles, puis de tâcher de connaître bien
clairement et de considérer avec attention la
bonté de ce qui est à désirer.
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L’indifférence me semble signifier proprement
l’état dans lequel se trouve la volonté
lorsqu’elle n’est pas poussée d’un côté plutôt
que de l’autre par la perception du vrai ou du
bien ; et c’est en ce sens que je l’ai prise
lorsque j’ai écrit que le plus bas degré de la
liberté est celui où nous nous déterminons aux
choses pour lesquelles nous sommes indifférents.
Mais peut-être d’autres entendent-ils par
indifférence la faculté positive de se
déterminer pour l’un ou l’autre de deux
contraires, c’est-à-dire de poursuivre ou de
fuir, d’affirmer ou de nier. Cette faculté
positive, je n’ai pas nié qu’elle fût dans la
volonté. Bien plus, j’estime qu’elle s’y trouve,
non seulement dans ces actes où elle n’est
poussée par aucune raison évidente d’un côté
plutôt que de l’autre, mais aussi dans tous les
autres ; à tel point que, lorsqu’une raison très
évidente nous porte d’un côté, bien que,
moralement parlant, nous ne puissions guère
choisir le parti contraire, absolument parlant,
néanmoins, nous le pouvons. Car il nous est
toujours possible de nous retenir de poursuivre
un bien clairement connu ou d’admettre une
vérité évidente, pourvu que nous pensions que
c’est un bien d’affirmer par là notre libre
arbitre.
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(25)
Et pour rendre cela très manifeste, je remarque
premièrement la différence qui est entre
l'imagination et la pure intellection ou
conception. Par exemple, lorsque j'imagine un
triangle, je ne le conçois pas seulement comme
une figure composée et comprise de trois lignes,
mais outre cela je considère ces trois lignes
comme présentes par la force et l'application
intérieure de mon esprit ; et c'est proprement
ce que j 'appelle imaginer. Que si je veux
penser à un chiliogone, je conçois bien à la
vérité que c'est une figure composée de mille
côtés, aussi facilement que je conçois qu'un
triangle est une figure composée de trois côtés
seulement ; mais je ne puis pas imaginer les
mille côtés d'un chiliogone, comme je fais les
trois d'un triangle, ni, pour ainsi dire, les
regarder comme présents avec les yeux de mon
esprit. Et quoique, suivant la coutume que j'ai
de me servir toujours de mon imagination,
lorsque je pense aux choses corporelles, il
arrive qu'en concevant un chiliogone je me
représente confusément quelque figure, toutefois
il est très évident que cette figure n'est point
un chiliogone, puisqu'elle ne diffère nullement
de celle que je me représenterais, si je pensais
à un myriogone, ou à quelque autre figure de
beaucoup de côtés ; et qu'elle ne sert en aucune
façon à découvrir les propriétés qui font la
différence du chiliogone d'avec les autres
polygones. Que s'il est question de considérer
un pentagone, il est bien vrai que je puis
concevoir sa figure, aussi bien que celle d'un
chiliogone, sans le secours de l'imagination ;
mais je la puis aussi imaginer en appliquant
l'attention de mon esprit à chacun de ses cinq
côtés, et tout ensemble à l'aire, ou à l'espace
qu'ils renferment. Ainsi je connais clairement
que j'ai besoin d'une particulière contention
d'esprit pour imaginer, de laquelle je ne me
sers point pour concevoir ; et cette
particulière contention d'esprit montre
évidemment la différence qui est entre
l'imagination et l'intellection ou conception
pure.
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Il n'y a que la seule volonté, que j'expérimente
en moi être si grande, que je ne conçois point
l'idée d'aucune autre plus ample et plus
étendue, en sorte que c'est elle principalement
qui me fait connaître que je porte l'image et la
ressemblance de Dieu. Car, encore qu'elle soit
incomparablement plus grande dans Dieu que dans
moi, soit à raison de la connaissance et de la
puissance, qui s'y trouvant jointes la rendent
plus ferme et plus efficace, soit à raison de
l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend
infiniment à plus de choses, elle ne me semble
pas toutefois plus grande, si je la considère
formellement et précisément en elle-même.
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(10) (17)
De tous les arguments qui nous persuadent que
les bêtes sont dénuées de pensée, le principal,
à mon avis, est que bien que les unes soient
plus parfaites que les autres dans une même
espèce, tout de même que chez les hommes, comme
on peut voir chez les chevaux et chez les
chiens, dont les uns apprennent beaucoup plus
aisément que d'autres ce qu'on leur enseigne ;
et bien que toutes nous signifient très
facilement leurs impulsions naturelles, telles
que la colère, la crainte, la faim, ou d'autres
états semblables, par la voix ou par d'autres
mouvements du corps, jamais cependant jusqu'à ce
jour on n'a pu observer qu'aucun animal en soit
venu à ce point de perfection d'user d'un
véritable langage c'est-à-dire d'exprimer soit
par la voix, soit par les gestes quelque chose
qui puisse se rapporter à la seule pensée et non
à l'impulsion naturelle. Ce langage est en effet
le seul signe certain d'une pensée latente dans
le corps ; tous les hommes en usent, même ceux
qui sont stupides ou privés d'esprit, ceux
auxquels manquent la langue et les organes de la
voix, mais aucune bête ne peut en user ; c'est
pourquoi il est permis de prendre le langage
pour la vraie différence entre les hommes et les
bêtes.
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(26)
Lorsque j’étais jeune, j’aimais une fille de mon
âge, qui était un peu louche ; au moyen de quoi,
l’impression qui se faisait par la vue en mon
cerveau, quand je regardais ses yeux égarés, se
joignait tellement à celle qui s’y faisait aussi
pour émouvoir la passion de l’amour, que
longtemps après, en voyant des personnes
louches, je me sentais plus enclin à les aimer
qu’à en aimer d’autres, pour cela seul qu’elles
avaient ce défaut ; et je ne savais pas
néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire,
depuis que j’y ai fait réflexion, et que j’ai
reconnu que c’était un défaut, je n’en ai plus
été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à
aimer quelqu’un, sans que nous en sachions la
cause, nous pouvons croire que cela vient de ce
qu’il y a quelque chose en lui de semblable à ce
qui a été dans un autre objet que nous avons
aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas
ce que c’est. Et bien que ce soit plus
ordinairement une perfection qu’un défaut, qui
nous attire ainsi à l’amour, toutefois, à cause
que ce peut être quelquefois un défaut, comme en
l’exemple que j’en ai apporté, un homme sage ne
se doit pas laisser entièrement aller à cette
passion, avant que d’avoir considéré le mérite
de la personne pour laquelle nous nous sentons
émus.
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(26)
La nature m'enseigne aussi, par ces sentiments
de douleur, de faim, de soif, etc.., que je ne
suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi
qu'un pilote en son navire, mais, outre cela,
que je lui suis conjoint très étroitement, et
tellement confondu et mêlé que je compose comme
un seul tout avec lui. Car, si cela n'était,
lorsque mon corps est blessé, je ne sentirais
pas pour cela de la douleur, moi qui ne suis
qu'une chose qui pense, mais j'apercevrais cette
blessure par le seul entendement, comme un
pilote aperçoit par la vue si quelque chose se
rompt dans son vaisseau ; et lorsque mon corps a
besoin de boire ou de manger, je connaîtrais
simplement cela même, sans en être averti par
des sentiments confus de faim et de soif. Car en
effet tous ces sentiments de faim, de soif, de
douleur, etc.., ne sont autre chose que de
certaines façons confuses de penser, qui
proviennent et dépendent de l'union et comme du
mélange de l'esprit avec le corps.
-
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(26)
Sitôt que j’ai eu acquis quelques notions
générales touchant la physique, et que
commençant à les éprouver en diverses
difficultés particulières, j’ai remarqué jusques
où elles peuvent conduire, et combien elles
diffèrent des principes dont on s’est servi
jusqu’à présent, j’ai cru que je ne pouvais les
tenir cachées sans pécher grandement contre la
loi qui nous oblige à procurer, autant qu’il est
en nous, le bien général de tous les hommes. Car
elles m’ont fait voir qu’il est possible de
parvenir à des connaissances qui soient fort
utiles à la vie, et qu’au lieu de cette
philosophie spéculative, qu’on enseigne dans les
écoles, on peut en trouver une pratique, par
laquelle connaissant la force et les actions du
feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux
et de tous les autres corps qui nous
environnent, aussi distinctement que nous
connaissons les divers métiers de nos artisans,
nous les pourrions employer en même façon à tous
les usages auxquels ils sont propres et ainsi
nous rendre comme maîtres et possesseurs de la
nature. Ce qui n’est pas seulement à désirer
pour l’invention d’une infinité d’artifices, qui
feraient qu’on jouirait, sans aucune peine, des
fruits de la terre et de toutes les commodités
qui s’y trouvent, mais principalement aussi pour
la conservation de la santé, laquelle est sans
doute le premier bien et le fondement de tous
les autres biens de cette vie.
-
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(26)
Me proposant de traiter ici de la lumière, la
première chose dont je veux vous avertir est
qu'il peut y avoir de la différence entre le
sentiment que nous en avons, c'est-à-dire l'idée
qui s'en forme en notre imagination par
l'entremise de nos yeux, et ce qui est dans les
objets qui produit en nous ce sentiment,
c'est-à-dire ce qui est dans la flamme ou dans
le Soleil, qui s'appelle du nom de Lumière. Car
encore que chacun se persuade communément que
les idées que nous avons en notre pensée sont
entièrement semblables aux objets dont elles
procèdent, je ne vois point toutefois de raison
qui nous assure que cela soit ; mais je
remarque, au contraire, plusieurs expériences
qui nous en doivent faire douter.
Vous savez bien que les paroles, n'ayant aucune
ressemblance avec les choses qu'elles
signifient, ne laissent pas de nous les faire
concevoir, et souvent même sans que nous
prenions garde au son des mots, ni à leurs
syllabes ; en sorte qu'il peut arriver qu'après
avoir ouï un discours, dont nous aurons fort
bien compris le sens, nous ne pourrons pas dire
en quelle langue il aura été prononcé. Or, si
des mots, qui ne signifient rien que par
l'institution des hommes, suffisent pour nous
faire concevoir des choses avec lesquelles ils
n'ont aucune ressemblance, pourquoi la Nature ne
pourra-t-elle pas aussi avoir établi certain
signe, qui nous fasse avoir le sentiment de la
lumière, bien que ce signe n'ait rien en soi qui
soit semblable à ce sentiment ? Et n'est-ce pas
ainsi qu'elle a établi les ris et les larmes,
pour nous faire lire la joie et la tristesse sur
le visage des hommes ?
-
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(26)
Les hommes ont l'habitude, chaque fois qu'ils
découvrent une ressemblance entre deux choses,
de leur attribuer à l'une et à l'autre, même en
ce qui les distingue, ce qu'ils ont reconnu vrai
de l'une d'elles. Ainsi, faisant une comparaison
fausse entre les sciences, qui résident tout
entières dans la connaissance qu'a l'esprit, et
les arts, qui requièrent un certain exercice et
une certaine disposition du corps, et voyant,
par ailleurs, que tous les arts ne sauraient
être appris en même temps par le même homme ;
mais que celui qui n'en cultive qu'un seul
devient plus facilement un excellent artiste,
parce que les mêmes mains ne peuvent pas se
faire à la culture des champs et au jeu de la
cithare, ou à plusieurs travaux de ce genre tous
différents, aussi aisément qu'à l'un d'eux, ils
ont cru qu'il en est de même pour les sciences
elles aussi, et, les distinguant les unes des
autres selon la diversité de leurs objets, ils
ont pensé qu'il faut les cultiver chacune à
part, sans s'occuper de toutes les autres. En
quoi certes ils se sont trompés.
-
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(26)
Quand donc on dit
qu'un bâton paraît rompu dans l'eau, à cause de
la réfraction, c'est de même que si l'on disait
qu'il nous paraît d'une telle façon qu'un enfant
jugerait de là qu'il est rompu, et qui fait
aussi que, selon les préjugés auxquels nous
sommes accoutumés dés notre enfance, nous
jugeons la même chose. Mais je ne puis demeurer
d'accord de ce que l'on ajoute ensuite, à savoir
que cette erreur n'est point corrigée par
l'entendement, mais par le sens de
l'attouchement; car bien que ce sens nous fasse
juger qu'un béton est droit, et cela par cette
façon de juger à laquelle nous sommes accoutumés
dès notre enfance, et qui par conséquent peut
être appelée sentiment...
...néanmoins cela ne suffit pas pour corriger
l'erreur de la vue, mais outre cela il est
besoin que nous ayons quelque raison, qui nous
enseigne que nous devons en cette rencontre nous
fier plutôt au jugement que nous faisons ensuite
de l'attouchement, qu'à celui où semble nous
porter le sens de la vue; laquelle raison
n'ayant point été en nous dès notre enfance, ne
peut être attribuée au sens, mais au seul
entendement; et partant, dans cet exemple même,
c'est l'entendement seul qui corrige l'erreur du
sens, et il est impossible d'en apporter jamais
aucun, dans lequel l'erreur vienne pour s'être
plus fié à l'opération de l'esprit qu'à la
perception des sens.
-
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Je ne sais si je dois vous entretenir des
premières méditations que j'y ai faites car
elles sont si métaphysiques et si peu communes
qu'elles ne seront peut-être pas au goût de tout
le monde. Et toutefois, afin qu'on puisse juger
si les fondements que j'ai pris sont assez
fermes, je me trouve en quelque façon contraint
d'en parler. J'avais dès longtemps remarqué que,
pour les moeurs, il est besoin quelquefois de
suivre des opinions qu'on sait être fort
incertaines, tout de même que si elles étaient
indubitables, ainsi qu'il a été dit ci-dessus;
mais, parce qu'alors je désirais vaquer
seulement à la recherche de la vérité, je pensai
qu'il fallait que je fisse tout le contraire, et
que je rejetasse, comme absolument faux tout ce
en quoi je pourrais imaginer le moindre doute,
afin de voir s'il ne resterait point, après
cela, quelque chose en ma créance, qui fût
entièrement indubitable.
Ainsi, à cause que nos sens nous trompent
quelquefois, je voulus supposer qu'il n'y avait
aucune chose qui fût telle qu'ils nous la font
imaginer. Et pour ce qu'il y a des hommes qui se
méprennent en raisonnant, même touchant les plus
simples matières de géométrie, et y font des
paralogismes, jugeant que j'étais sujet à
faillir, autant qu'aucun autre, je rejetai comme
fausses toutes les raisons que j'avais prises
auparavant pour démonstrations. Et enfin,
considérant que toutes les mêmes pensées, que
nous avons étant éveillés, nous peuvent aussi
venir quand nous dormons, sans qu'il y en ait
aucune, pour lors, qui soit vraie, je me résolus
de feindre que toutes les choses qui m'étaient
jamais entrées en l'esprit, n'étaient non plus
vraies que les illusions de mes songes.
Mais, aussitôt après, je pris garde que, pendant
que je voulais ainsi penser que tout était faux,
il fallait nécessairement que moi, qui le
pensais, fusse quelque chose. Et remarquant que
cette vérité : je pense, donc je suis était si
ferme et si assurée que toutes les plus
extravagantes suppositions des sceptiques
n'étaient pas capables de l'ébranler, je jugeai
que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour
le premier principe de la philosophie que je
cherchais.
-
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(26)
Bien que chacun de nous soit une personne
séparée des autres, et dont, par conséquent, les
intérêts sont en quelque façon distincts de ceux
du reste du monde, on doit toutefois penser
qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est,
en effet, l'une des parties de l'univers, et
plus particulièrement encore l'une des parties
de cette terre, l'une des parties de cet État,
de cette société, de cette famille, à laquelle
on est joint par sa demeure, par son serment,
par sa naissance. Et il faut toujours préférer
les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux
de sa personne en particulier ; toutefois avec
mesure et discrétion, car on aurait tort de
s'exposer à un grand mal pour procurer seulement
un petit bien à ses parents ou à son pays ; et
si un homme vaut plus, lui seul, que tout le
reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se
vouloir perdre pour la sauver. Mais si on
rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas
de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on
croirait en retirer quelque petite commodité, et
on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune
fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu
qu'en se considérant comme une partie du public
on prend plaisir à faire du bien à tout le
monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie
pour le service d'autrui, lorsque l'occasion
s'en présente.
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On peut aussi connaître la différence qui est
entre les hommes et les bêtes. Car c'est une
chose bien remarquable, qu'il n'y a point
d'hommes si hébétés et si stupides, sans en
excepter même les insensés, qu'ils ne soient
capables d'arranger ensemble diverses paroles,
et d'en composer un discours par lequel ils
fassent entendre leurs pensées; et qu'au
contraire, il n'y a point d'autre animal, tant
parfait et tant heureusement né qu'il puisse
être, qui fasse le semblable. Ce qui n'arrive
pas de ce qu'ils ont faute d'organes, car on
voit que les pies et les perroquets peuvent
proférer des paroles ainsi que nous, et
toutefois ne peuvent parler ainsi que nous,
c'est-à-dire en témoignant qu'ils pensent ce
qu'ils disent; au lieu que les hommes qui, étant
nés sourds et muets, sont privés des organes qui
servent aux autres pour parler, autant ou plus
que les bêtes, ont coutume d'inventer
d'eux-mêmes quelques signes, par lesquels ils se
font entendre à ceux qui, étant ordinairement
avec eux, ont loisir d'apprendre leur langue. Et
ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont
moins de raison que les hommes, mais qu'elles
n'en ont point du tout. Car on voit qu'il n'en
faut que fort peu pour savoir parler; et
d'autant qu'on remarque de l'inégalité entre les
animaux d'une même espèce, aussi bien qu'entre
les hommes, et que les uns sont plus aisés à
dresser que les autres, il n'est pas croyable
qu'un singe ou qu'un perroquet, qui serait des
plus parfaits de son espèce, n'égalât en cela un
enfant des plus stupides, ou du moins un enfant
qui aurait le cerveau troublé, si leur âme
n'était d'une nature du tout différente de la
nôtre.
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Puis aussi je considère que nous ne remarquons
point qu'il y ait aucun sujet qui agisse plus
immédiatement contre notre âme que le corps
auquel elle est jointe, et que par conséquent
nous devons penser que ce qui est en elle une
passion est communément en lui une action ; en
sorte qu'il n'y a point de meilleur chemin pour
venir à la connaissance de nos passions que
d'examiner la différence qui est entre l'âme et
le corps, afin de connaître auquel des deux on
doit attribuer chacune des fonctions qui sont en
nous. [...] Tout ce qui est nous, et que nous ne
concevons en aucune façon pouvoir appartenir à
un corps, doit être attribué à notre âme.
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(26)
Lorsque j'étais enfant, j'aimais une fille de
mon âge, qui était un peu louche (1) ; au moyen
de quoi, l'impression qui se faisait par la vue
en mon cerveau, quand je regardais ses yeux
égarés, se joignait tellement à celle qui s'y
faisait aussi pour émouvoir en moi la passion de
l'amour, que longtemps après, voyant des
personnes louches, je me sentais plus enclin à
les aimer qu'à en aimer d'autres, pour cela seul
qu'elles avaient un défaut ; et je ne savais pas
néanmoins que ce fût pour cela. Au contraire,
depuis que j'y ai fait réflexion, et que j'ai
reconnu que c'était un défaut, je n'en ai plus
été ému. Ainsi, lorsque nous sommes portés à
aimer quelqu'un, sans que nous en sachions la
cause, nous pouvons croire que cela vient de ce
qu'il y a quelque chose en lui de semblable à ce
qui a été dans un autre objet que nous avons
aimé auparavant, encore que nous ne sachions pas
ce que c'est. Et bien que ce soit plus
ordinairement une perfection qu'un défaut qui
nous attire ainsi à l'amour, toutefois, à cause
que ce peut être quelquefois un défaut, comme en
l'exemple que j'ai apporté, un homme sage ne se
doit pas laisser entièrement aller à cette
passion, avant que d'avoir considéré le mérite
de la personne pour laquelle nous nous sentons
émus.
(1) « Louche » signifie : « qui louche ».
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Ma troisième
maxime était de tâcher toujours plutôt à me
vaincre que la fortune, et à changer mes désirs
que l'ordre du monde et généralement, de
m'accoutumer à croire qu'il n'y a rien qui soit
entièrement en notre pouvoir que nos pensées, en
sorte qu'après que nous avons fait de notre
mieux, touchant les choses qui nous sont
extérieures, tout ce qui manque de nous réussir
est, au regard de nous, absolument impossible.
Et ceci seul me semblait être suffisant pour
m'empêcher de rien désirer à l'avenir que je
n'acquisse, et ainsi pour me rendre content.
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Pour probables
que soient les conjectures qui me rendent enclin
à juger quelque chose, la seule connaissance que
j'ai que ce ne sont que des conjectures, et non
des raisons certaines et indubitables, suffit
pour me donner occasion de juger le contraire.
Or si je m'abstiens de donner mon jugement sur
une chose, lorsque je ne la conçois pas avec
assez de clarté et de distinction, il est
évident que j'en use fort bien, et que je ne
suis point trompé ; mais si je me détermine à la
nier, ou assurer, alors je ne me sers plus comme
je dois de mon libre arbitre ; et si j'assure ce
qui n'est pas vrai, il est évident que je me
trompe, même aussi, encore que je juge selon la
vérité, cela n'arrive que par hasard, et je ne
laisse pas de faillir, et d'user mal de mon
libre arbitre ; car la lumière naturelle nous
enseigne que la connaissance de l'entendement
doit toujours précéder la détermination de la
volonté. Et c'est dans ce mauvais usage du libre
arbitre, que se rencontre la privation qui
constitue la forme de l'erreur.
-
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(28)
Je sais bien que
ce serait être imprudent que de vouloir
persuader la joie à une personne, à qui la
fortune envoie tous les jours de nouveaux sujets
de déplaisir, et je ne suis point de ces
philosophes cruels, qui veulent que leur sage
soit insensible. Mais il me semble que la
différence qui est entre les plus grandes âmes
et celles qui sont basses et vulgaires,
consiste, principalement, en ce que les âmes
vulgaires se laissent aller à leurs passions, et
ne sont heureuses ou malheureuses, que selon que
les choses qui leur surviennent sont agréables
ou déplaisantes ; au lieu que les autres ont des
raisonnements si forts et si puissants que, bien
qu'elles aient aussi des passions, et même
souvent de plus violentes que celles du commun,
leur raison demeure néanmoins toujours la
maîtresse, et fait que les afflictions mêmes
leur servent et contribuent à la parfaite
félicité dont elles jouissent dès cette vie. Car
d'une part, se considérant comme immortelles et
capables de recevoir de très grands
contentements, puis, d'autre part, considérant
qu'elles sont jointes à des corps mortels et
fragiles, qui sont sujets à beaucoup
d'infirmités, et qui ne peuvent manquer de périr
dans peu d'années, elle font bien tout ce qui
est en leur pouvoir pour se rendre la fortune
favorable en cette vie, mais néanmoins elles
l'estiment si peu, au regard de l'éternité,
qu'elles n'en considèrent quasi les événements
que comme nous faisons de ceux des comédies. Et
comme les histoires tristes et lamentables, que
nous voyons représenter sur un théâtre, nous
donnent souvent autant de récréation que les
gaies, bien qu'elles tirent des larmes de nos
yeux ; ainsi ces plus grandes âmes dont je
parle, ont de la satisfaction, en elles-mêmes de
toutes les choses qui leur arrivent, même les
plus fâcheuses et insupportables.
-
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(11)
Il y a déjà quelque temps que je me suis aperçu,
que dès mes premières années j'avais reçu
quantité de fausses opinions pour véritables, et
que ce que j'ai depuis fondé sur des principes
si mal assurés, ne pouvait être que fort douteux
et incertain ; de façon qu'il me fallait
entreprendre sérieusement une fois en ma vie, de
me défaire de toutes les opinions que j'avais
reçues jusques alors en ma créance, et commencer
tout de nouveau dès les fondements, si je
voulais établir quelque chose de ferme, et de
constant dans les sciences. Mais cette
entreprise me semblant être fort grande, j'ai
attendu que j'eusse atteint un âge qui fût si
mûr, que je n'en pusse espérer d'autre après lui
auquel je fusse plus propre à l'exécuter : ce
qui m'a fait différer si longtemps, que
désormais je croirais commettre une faute, si
j'employais encore à délibérer le temps qui me
reste pour agir.
Maintenant donc que mon esprit est libre de tous
soins, et que je me suis procuré un repos assuré
dans une paisible solitude, je m'appliquerai
sérieusement et avec liberté à détruire
généralement toutes mes anciennes opinions. Or
il ne sera pas nécessaire pour arriver à ce
dessein de prouver qu'elles sont toutes fausses,
de quoi peut-être je ne viendrais jamais à
bout... Mais parce que la ruine des fondements
entraîne nécessairement avec soi tout le reste
de l'édifice, je m'attaquerai d'abord aux
principes sur lesquels toutes mes anciennes
opinions étaient appuyées.
-
Accéder au corrigé (1)
Considérant quelles sont mes erreurs... je
trouve qu'elles dépendent du concours de deux
causes, à savoir de la puissance de connaître
qui est en moi et de la puissance d'élire ou
bien de mon libre arbitre : c'est-à-dire de mon
entendement et ensemble de ma volonté. Car par
l'entendement seul, je n'assure ni ne nie aucune
chose, mais je conçois seulement les idées des
choses, que je puis assurer ou nier. Or en le
considérant ainsi précisément, on peut dire
qu'il ne se trouve jamais en lui aucune erreur,
pourvu qu'on prenne le mot d'erreur et sa propre
signification. Et encore qu'il y ait peut-être
une infinité de choses dans le monde dont je
n'ai aucune idée en mon entendement on ne peut
pas dire pour cela qu'il soit privé de ces idées
comme de quelque chose qui soit dû à sa nature
mais seulement qu'il ne les a pas...
Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'a
pas donné un libre arbitre ou une volonté assez
ample et parfaite puisqu'en effet je
l'expérimente si vague et si étendue qu'elle
n'est renfermée dans aucunes bornes...
D'où est-ce donc que naissent mes erreurs? C'est
à savoir de cela seul que, la volonté étant
beaucoup plus ample et plus étendue que
l'entendement, je ne la contiens pas dans les
mêmes limites, mais que je l'étends aussi aux
choses que je n'entends pas ; auxquelles étant
de soi indifférente, elle s'égare fort aisément
et choisit le mal pour le bien et le faux pour
le vrai. Ce qui fait que je me trompe et que je
péché.
-
Accéder au corrigé (1)
Je me suis persuadé qu'il n'y avait rien du tout
dans le monde, qu'il n'y avait aucun ciel,
aucune terre, aucun esprit, ni aucun corps ; ne
me suis-je donc pas aussi persuadé que je
n'étais point? Non certes, j'étais sans doute,
si je me suis persuadé ou seulement si j'ai
pensé quelque chose. Mais il y a un je ne sais
quel trompeur très puissant et très rusé qui
emploie toute son industrie à me tromper
toujours. Il n'y a donc point de doute que je
suis s'il me trompe ; et qu'il me trompe tant
qu'il voudra, il ne saurait jamais faire que je
ne sois rien tant que je penserai être quelque
chose. De sorte qu'après y avoir bien pensé et
avoir soigneusement examiné toutes choses, enfin
il faut conclure et tenir pour constant que
cette proposition : Je suis, j'existe est
nécessairement vraie toutes les fois que je la
prononce ou que je la conçois en mon esprit.
-
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(28)
Pour ce qui est du libre-arbitre, je suis
complètement d'accord avec ce qu'en a écrit le
Révérend Père. Et, pour exposer plus
complètement mon opinion, je voudrais noter à ce
sujet que l'indifférence me semble signifier
proprement l'état dans lequel est la volonté
lorsqu'elle n'est pas poussée d'un côté plutôt
que de l'autre par la perception du vrai ou du
bien ; et c'est en se sens que je l'ai prise
lorsque j'ai écrit que le plus bas degré de la
liberté est celui où nous nous déterminons aux
choses pour lesquelles nous sommes indifférents.
Mais peut-être que d'autres entendent par
indifférence une faculté positive de se
déterminer pour l'un ou l'autre de deux
contraires, c'est-à-dire pour poursuivre ou pour
fuir, pour affirmer ou pour nier. Cette faculté
positive, je n'ai pas nié qu'elle fût dans la
volonté. Bien plus, j'estime qu'elle y est, non
seulement dans ces actes où elle n'est pas
poussée par des raisons évidentes d'un côté
plutôt que de l'autre, mais aussi dans tous les
autres ; à ce point que, lorsqu'une raison très
évidente nous porte d'un côté, bien que,
moralement parlant, nous ne puissions guère
aller à l'opposé, absolument parlant, néanmoins,
nous le pourrions. En effet, il nous est
toujours possible de nous retenir de poursuivre
un bien clairement connu ou d'admettre une
vérité évidente, pourvu que nous pensions que
c'est un bien d'affirmer par là notre
libre-arbitre.
-
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(28)
Il examine ce que c'est que la vérité ; et pour
moi, je n'en ai jamais douté, me semblant que
c'est une notion si transcendentalement claire,
qu'il est impossible de l'ignorer : en effet, on
a bien des moyens pour examiner une balance
avant que de s'en servir, mais on n'en aurait
point pour apprendre ce que c'est que la vérité,
si on ne la connaissait de nature. Car quelle
raison aurions-nous de consentir à ce qui nous
l'apprendrait, si nous ne savions qu'il fût
vrai, c'est-à-dire si nous ne connaissions la
vérité ? Ainsi on peut bien expliquer quid
nominis à ceux qui n'entendent pas la langue, et
leur dire que ce mot vérité, en sa propre
signification, dénote la conformité de la pensée
avec l'objet, mais que, lorsqu'on l'attribue aux
choses qui sont hors de la pensée, il signifie
seulement que ces choses peuvent servir d'objets
à des pensées véritables, soit aux nôtres, soit
à celles de Dieu ; mais on ne peut donner aucune
définition de logique qui aide à connaître sa
nature. Et je crois le même de plusieurs autres
choses, qui sont fort simples et se connaissent
naturellement, comme sont la figure, la
grandeur, le mouvement, le lieu, le temps, etc.,
en sorte que, lorsqu'on veut définir ces choses,
on les obscurcit et on s'embarrasse. Car, par
exemple, celui qui se promène dans une salle,
fait bien mieux entendre ce que c'est que le
mouvement, que ne fait celui qui dit : est actus
entis in potentia prout in potentia, et ainsi
des autres.
-
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(30)
... soit que nous veillons, soit que nous
dormions, nous ne nous devons jamais laisser
persuader qu'à l'évidence de notre raison.
Et il est à remarquer que je dis de notre
raison, et non point de notre imagination ni de
nos sens : comme encore que nous voyons le
soleil très clairement, nous ne devons pas juger
pour cela qu'il ne soit que de la grandeur que
nous le voyons ; et nous pouvons bien imaginer
distinctement une tête de lion entée sur le
corps d'une chèvre, sans qu'il faille conclure
pour cela qu'il y ait au monde une chimère.
Car la raison ne nous dicte point que ce que
nous voyons ou imaginons ainsi soit véritable,
mais elle nous dicte bien que toutes nos idées
ou notions doivent avoir quelque fondement de
vérité.
Car il ne serait pas possible que Dieu, qui est
tout parfait et tout véritable, les eût mises en
nous sans cela...
-
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Sachez donc, premièrement, que par la Nature je
n'entends point ici quelque Déesse, ou quelque
autre sorte de puissance imaginaire, mais que je
me sers de ce mot pour signifier la Matière même
en tant que je la considère avec toutes les
qualités que je lui ai attribuées comprises
toutes ensemble, et sous cette condition que
Dieu continue de la conserver en la même façon
qu'il l'a créée. Car, de cela seul qu'il
continue ainsi de la conserver, il suit de
nécessité qu'il doit y avoir plusieurs
changements en ses parties, lesquels ne pouvant,
ce me semble, être proprement attribués à
l'action de Dieu, parce qu'elle ne change point,
je les attribue à la Nature ; et les règles
suivant lesquelles se font ces changements, je
les nomme les lois de la Nature.
-
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Il y a une vérité dont la connaissance me semble
fort utile : qui est que, bien que chacun de
nous soit une personne séparée des autres, et
dont, par conséquent, les intérêts sont en
quelque façon distincts de ceux du reste du
monde, on doit toutefois penser qu'on ne saurait
subsister seul, et qu'on est, en effet, l'une
des parties de l'univers, et plus
particulièrement encore l'une des parties de
cette terre, l'une des parties de cet État, de
cette société, de cette famille, à laquelle on
est joint par sa demeure, par son serment, par
sa naissance. Et il faut toujours préférer les
intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de
sa personne en particulier ; toutefois avec
mesure et discrétion, car on aurait tort de
s'exposer à un grand mal, pour procurer
seulement un petit bien à ses parents ou à son
pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que
tout le reste de sa ville, il n'aurait pas
raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais
si on rapportait tout à soi-même, on ne
craindrait pas de nuire beaucoup aux autres
hommes, lorsqu'on croirait en retirer quelque
petite commodité, et on n'aurait aucune vraie
amitié, ni aucune fidélité, ni généralement
aucune vertu ; au lieu qu'en se considérant
comme une partie du public, on prend plaisir à
faire du bien à tout le monde, et même on ne
craint pas d'exposer sa vie pour le service
d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente ;
voire on voudrait perdre son âme, s'il se
pouvait, pour sauver les autres.
-
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Si quelqu'un avait bien expliqué quelles sont
les idées simples qui sont en l'imagination des
hommes, desquelles se compose tout ce qu'ils
pensent, et que cela fût reçu par tout le monde,
j'oserais espérer ensuite une langue universelle
fort aisée à apprendre, à prononcer et à écrire,
et ce qui est le principal, qui aiderait au
jugement, lui représentant si distinctement
toutes choses, qu'il lui serait presque
impossible de se tromper ; au lieu que tout au
rebours, les mots que nous avons n'ont quasi que
des significations confuses, auxquelles l'esprit
des hommes s'étant accoutumé de longue main,
cela est cause qu'il n'entend presque rien
parfaitement. Or je tiens que cette langue est
possible, et qu'on peut trouver la science de
qui elle dépend, par le moyen de laquelle les
paysans pourraient mieux juger de la vérité des
choses, que ne font maintenant les philosophes.
-
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Je suppose donc que toutes les choses que je
vois sont fausses; Je me persuade que rien n'a
jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de
mensonges me représente ; Je pense n'avoir aucun
sens ; Je crois que le corps, la figure,
l'étendue, le mouvement, et le lieu ne sont que
des fictions de mon esprit ; qu'est-ce donc qui
pourra être estimé véritable ? peut-être rien
autre chose sinon qu'il n'y a rien au monde de
certain.
Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre
chose différente de celles que je viens de juger
incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le
moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou
quelque autre puissance qui me met en l'esprit
ces pensées? cela n'est pas nécessaire, car
peut-être que je suis capable de les produire de
moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je
pas quelque chose? Mais j'ai déjà nié que
j'eusse aucun sens ni aucun corps ; j'hésite
néanmoins : car que s'ensuit-il de là? suis-je
tellement dépendant du corps et des sens, que je
ne puisse être sans eux? Mais je me suis
persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le
monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre,
aucun esprit ni aucuns corps, ne suis-je donc
pas aussi persuadé que je n'étais point? Non
certes, j'étais sans doute si je me suis
persuadé, ou si seulement j'ai pensé quelque
chose ; mais il y a un je ne sais quel trompeur
très puissant et très rusé, qui emploie son
industrie à me tromper toujours ; il n'y a donc
point de doute que je suis, s'il me trompe ; et
qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait
jamais faire que je ne sois rien, tant que je
penserai être quelque chose ; de sorte qu'après
y avoir bien pensé et avoir soigneusement
examiné toutes choses : enfin il faut conclure,
et tenir pour constant, que cette proposition,
Je suis, j'existe, est nécessairement vraie,
toutes les fois que je la prononce, ou que je la
conçois en mon esprit.
Mais je ne connais pas encore assez clairement
ce que je suis, moi qui suis certain que je suis
: de sorte que désormais il faut que je prenne
soigneusement garde de ne prendre pas
imprudemment quelque autre chose pour moi, et
ainsi de ne me point méprendre dans cette
connaissance, que je soutiens être plus certaine
et plus évidente que toutes celles que j'ai eues
auparavant.
-
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Prenons pour exemple ce morceau de cire qui
vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas
encore perdu la douceur du miel qu'il contenait,
il retient encore quelque chose de l'odeur des
fleurs dont il été recueilli ; sa figure, sa
couleur, sa grandeur sont apparentes ; il est
dur, il est froid, on le touche, et si vous le
frappez, il rendra quelque son. Enfin toutes les
choses qui peuvent faire distinctement connaître
un corps se rencontrent en celui-ci.
Mais voici que, pendant que je parle, on
l'approche du feu : ce qui y restait de saveur
s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se
change, sa figure se perd, sa grandeur augmente,
il devient liquide, il s'échauffe, à peine le
peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne
rendra plus aucun son.
La même cire demeure-t-elle après ce changement?
Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le
peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait
en ce morceau de cire avec tant de distinction?
Certes ce ne peut être rien de ce que j'ai
remarqué par l'entremise des sens, puisque
toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou
l'odorat, ou
la vue, ou l'attouchement ou l'ouïe, se trouvent
changées, et cependant la même cire demeure.
Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à
savoir que la cire n'était pas ni cette douceur
du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni
cette blancheur, ni cette figure, ni ce son,
mais seulement un corps qui un peu auparavant me
paraissait sous ces formes et qui maintenant se
fait remarquer sous d'autres.
Mais qu'est-ce précisément parlant que j'imagine
lorsque je la conçois en cette sorte?
Considérons-le attentivement et éloignant toutes
les choses qui n'appartiennent point à la cire,
voyons ce qui reste.
Certes il ne demeure rien que quelque chose
d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce
que cela, flexible et muable? N'est-ce pas que
j'imagine que cette cire étant ronde est capable
de devenir carrée, et de passer du carré en une
figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas
cela, puisque je la conçois capable de recevoir
une infinité de semblables changements, et je ne
saurais néanmoins parcourir cette infinité par
mon imagination, et par conséquent cette
conception que j'ai de la cire ne s'accomplit
pas par la faculté d'imaginer.
Qu'est-ce maintenant que cette extension ?
N'est-elle pas aussi inconnue? Puisque dans la
cire qui se fond elle augmente, et se trouve
encore plus grande quand elle est entièrement
fondue, et beaucoup plus grande encore quand la
chaleur augmente davantage ; et je ne concevrais
pas clairement et selon la vérité ce que c'est
que la cire, si je ne pensais qu'elle est
capable de recevoir plus de variété selon
l'extension, que je n'en n'ai jamais imaginé.
Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne
saurais pas même concevoir par l'imagination ce
que c'est que cette cire et qu'il n'y a que mon
entendement seul qui le conçoive. (...)
Je suis presque trompé par les termes du langage
ordinaire ; car nous disons que nous voyons la
même cire, si on nous la présente, et non pas
que nous jugeons que c'est la même, de ce
qu'elle a même couleur et même figure : d'où je
voudrais presque conclure, que l'on connaît la
cire par la vision des yeux, et non par la seule
inspection de l'esprit, si par hasard je ne
regardais d'une fenêtre des hommes qui passent
dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas
de dire que je vois des hommes, tout de même que
je dis que je vois de la cire; et cependant que
vois-je de cette fenêtre sinon des chapeaux et
des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres
et des hommes feints qui ne se remuent que par
ressorts? Mais je juge que ce sont de vrais
hommes, et ainsi je comprends, par la seule
puissance de juger qui réside en mon esprit, ce
que je croyais voir de mes yeux.
-
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Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'a
pas donné un libre arbitre, ou une volonté assez
ample et parfaite ; puisqu'en effet je
l'expérimente si vague et si étendue, qu'elle
n'est renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui
me semble bien remarquable en cet endroit, est
que de toutes les autres choses qui sont en moi,
il n'y en a aucune si parfaite et si étendue,
que je ne reconnaisse bien qu'elle pourrait être
encore plus parfaite. Car, par exemple, si je
considère la faculté de concevoir qui est en
moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite
étendue, et grandement limitée, et tout ensemble
je me représente l'idée d'une autre faculté
beaucoup plus ample, et même infinie ; et de
cela seul que je puis me représenter son idée,
je connais sans difficulté qu'elle appartient à
la nature de Dieu. En même façon si j'examine la
mémoire, ou l'imagination, ou quelque autre
puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en
moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne
soit immense et infinie. Il n'y a que la seule
volonté, que j'expérimente en moi être si grande
que je ne conçois point l'idée d'aucune autre
plus ample et plus étendue : en sorte que c'est
elle principalement qui me fait connaître que je
porte l'image, et la ressemblance de Dieu. Car
encore qu'elle soit incomparablement plus grande
dans Dieu que dans moi, soit à raison de la
connaissance et de la puissance qui s'y trouvant
jointes la rendent plus ferme et plus efficace,
soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se
porte et s'étend infiniment à plus de choses ;
elle ne me semble pas toutefois plus grande, si
je la considère formellement et précisément en
elle-même : car elle consiste seulement en ce
que nous pouvons faire une chose ou ne la faire
pas (c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre
ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour
affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses
que l'entendement nous propose, nous agissons en
telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune
force extérieure nous y contraigne. Car afin que
je sois libre, il n'est pas nécessaire que je
sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des
deux contraires, mais plutôt d'autant plus que
je penche vers l'un, soit que je connaisse
évidemment que le bien et le vrai s'y
rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi
l'intérieur de ma pensée, d'autant plus
librement j'en fais le choix et je l'embrasse :
et certes la grâce divine et la connaissance
naturelle, bien loin de diminuer ma liberté,
l'augmentent plutôt et la fortifient. De façon
que cette indifférence que je sens lorsque je ne
suis point emporté vers un côté plutôt que vers
un autre par le poids d'aucune raison, est le
plus bas degré de la liberté, et fait plutôt
paraître un défaut dans la connaissance qu'une
perfection dans la volonté ; car si je
connaissais toujours clairement ce qui est vrai,
et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine
de délibérer quel jugement, et quel choix je
devrais faire; et ainsi je serais entièrement
libre sans jamais être indifférent.
-
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Sitôt que j'ai eu acquis quelques notions
générales touchant la physique, et que,
commençant à les éprouver en diverses
difficultés particulières, j'ai remarqué jusques
où elles diffèrent des principes dont on s'est
servi jusqu'à présent, j'ai cru que je ne
pouvais les tenir cachées sans pécher grandement
contre la loi qui nous oblige à procurer autant
qu'il est en nous le bien général de tous les
hommes. Car elles m'ont fait voir qu'il est
possible de parvenir à des connaissances qui
soient fort utiles à la vie, et qu'au lieu de
cette philosophie spéculative qu'on enseigne
dans les écoles, on en peut trouver une
pratique, par laquelle, connaissant la force et
les actions du feu, de l'eau, de l'air, des
astres, des cieux et de tous les autres corps
qui nous environnent, aussi distinctement que
nous connaissons les divers métiers de nos
artisans, nous les pourrions employer en même
façon à tous les usages auxquels ils sont
propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et
possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas
seulement à désirer pour l'invention d'une
infinité d'artifices qui feraient qu'on jouirait
sans aucune peine des fruits de la terre et de
toutes les commodités qui s'y trouvent, niais
principalement aussi pour la conservation de la
santé, laquelle est sans doute le premier bien
et le fondement de tous les autres biens de
cette vie; car même l'esprit dépend si fort du
tempérament et de la disposition des organes du
corps, que, s'il est possible de trouver quelque
moyen qui rende communément les hommes plus
sages et plus habiles qu'ils n'ont été
jusqu'ici, je crois que c'est dans la médecine
qu'on doit le chercher.
-
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Je suppose donc que toutes les choses que je
vois sont fausses ; Je me persuade que rien n'a
jamais été de tout ce que ma mémoire remplie de
mensonges me représente ; Je pense n'avoir aucun
sens ; Je crois que le corps, la figure,
l'étendue, le mouvement, et le lieu ne sont que
des fictions de mon esprit ; qu'est-ce donc qui
pourra être estimé véritable? Peut-être rien
autre chose sinon qu'il n'y a rien au monde de
certain.
Mais que sais-je s'il n'y a point quelque autre
chose différente de celles que je viens de juger
incertaines, de laquelle on ne puisse avoir le
moindre doute? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou
quelque autre puissance qui me met en l'esprit
ces pensées? Cela n'est pas nécessaire, car
peut-être que je suis capable de les produire de
moi-même. Moi donc à tout le moins ne suis-je
pas quelque chose? Mais j'ai déjà nié que
j'eusse aucun sens ni aucun corps ; j'hésite
néanmoins : car que s'ensuit-il de là? Suis-je
tellement dépendant du corps et des sens, que je
ne puisse être sans eux? Mais je me suis
persuadé qu'il n'y avait rien du tout dans le
monde, qu'il n'y avait aucun ciel, aucune terre,
aucun esprit ni aucuns corps, ne suis-je donc
pas aussi persuadé que je n'étais point? Non
certes, j'étais sans doute si je me suis
persuadé, ou si seulement j'ai pensé quelque
chose ; mais il y a un je ne sais quel trompeur
très puissant et très rusé, qui emploie son
industrie à me tromper toujours ; il n'y a donc
point de doute que je suis, s'il me trompe ; et
qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne saurait
jamais faire que je ne sois rien, tant que je
penserai être quelque chose ; de sorte qu'après
y avoir bien pensé et avoir soigneusement
examiné toutes choses : enfin il faut conclure,
et tenir pour constant, que cette proposition,
Je suis, j'existe, est nécessairement vraie,
toutes les fois que je la prononce, ou que je la
conçois en mon esprit.
Mais je ne connais pas encore assez clairement
ce que je suis, moi qui suis certain que je suis
: de sorte que désormais il faut que je prenne
soigneusement garde de ne prendre pas
imprudemment quelque autre chose pour moi, et
ainsi de ne me point méprendre dans cette
connaissance, que je soutiens être plus certaine
et plus évidente que toutes celles que j'ai eues
auparavant.
-
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Prenons pour exemple ce morceau de cire qui
vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas
encore perdu la douceur du miel qu'il contenait,
il retient encore quelque chose de l'odeur des
fleurs dont il été recueilli ; sa figure, sa
couleur, sa grandeur sont apparentes ; il est
dur, il est froid, on le touche, et si vous le
frappez, il rendra quelque son. Enfin toutes les
choses qui peuvent faire distinctement connaître
un corps se rencontrent en celui-ci.
Mais voici que, pendant que je parle, on
l'approche du feu : ce qui y restait de saveur
s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se
change, sa figure se perd, sa grandeur augmente,
il devient liquide, il s'échauffe, à peine le
peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne
rendra plus aucun son.
La même cire demeure-t-elle après ce changement?
Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le
peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait
en ce morceau de cire avec tant de distinction?
Certes ce ne peut être rien de ce que j'ai
remarqué par l'entremise des sens, puisque
toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou
l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou
l'ouïe, se trouvent changées, et cependant la
même cire demeure.
Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à
savoir que la cire n'était pas ni cette douceur
du miel, ni cette agréable odeur des fleurs, ni
cette blancheur, ni cette figure, ni ce son,
mais seulement un corps qui un peu auparavant me
paraissait sous ces formes et qui maintenant se
fait remarquer sous d'autres.
Mais qu'est-ce précisément parlant que j'imagine
lorsque je la conçois en cette sorte?
Considérons-le attentivement et éloignant toutes
les choses qui n'appartiennent point à la cire,
voyons ce qui reste.
Certes il ne demeure rien que quelque chose
d'étendu, de flexible et de muable. Or qu'est-ce
que cela, flexible et muable? N'est-ce pas que
j'imagine que cette cire étant ronde est capable
de devenir carrée, et de passer du carré en une
figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas
cela, puisque je la conçois capable de recevoir
une infinité de semblables changements, et je ne
saurais néanmoins parcourir cette infinité par
mon imagination, et par conséquent cette
conception que j'ai de la cire ne s'accomplit
pas par la faculté d'imaginer.
Qu'est-ce maintenant que cette extension ?
N'est-elle pas aussi inconnue? Puisque dans la
cire qui se fond elle augmente, et se trouve
encore plus grande quand elle est entièrement
fondue, et beaucoup plus grande encore quand la
chaleur augmente davantage ; et je ne concevrais
pas clairement et selon la vérité ce que c'est
que la cire, si je ne pensais qu'elle est
capable de recevoir plus de variété selon
l'extension, que je n'en n'ai jamais imaginé.
Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne
saurais pas même concevoir par l'imagination ce
que c'est que cette cire et qu'il n'y a que mon
entendement seul qui le conçoive. (...)
Je suis presque trompé par les termes du langage
ordinaire ; car nous disons que nous voyons la
même cire, si on nous la présente, et non pas
que nous jugeons que c'est la même, de ce
qu'elle a même couleur et même figure : d'où je
voudrais presque conclure, que l'on connaît la
cire par la vision des yeux, et non par la seule
inspection de l'esprit, si par hasard je ne
regardais d'une fenêtre des hommes qui passent
dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas
de dire que je vois des hommes, tout de même que
je dis que je vois de la cire; et cependant que
vois-je de cette fenêtre sinon des chapeaux et
des manteaux, qui peuvent couvrir des spectres
et des hommes feints qui ne se remuent que par
ressorts? Mais je juge que ce sont de vrais
hommes, et ainsi je comprends, par la seule
puissance de juger qui réside en mon esprit, ce
que je croyais voir de mes yeux.
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Enfin il n'y a aucune de nos actions
extérieures, qui puisse assurer ceux qui les
examinent, que notre corps n'est pas seulement
une machine qui se remue de soi-même, mais qu'il
y a aussi en lui une âme qui a des pensées,
excepté les paroles, ou autres signes faits à
propos des sujets qui se présentent, sans se
rapporter à aucune passion. Je dis les paroles
ou autres signes, parce que les muets se servent
de signes en même façon que nous de la voix ; et
que ces signes soient à propos, pour exclure le
parler des perroquets, sans exclure celui des
fous, qui ne laisse pas d'être à propos des
sujets qui se présentent, bien qu'ils ne suivent
pas la raison ; et j'ajoute que ces paroles ou
signes ne se doivent rapporter à aucune passion
pour exclure non seulement les cris de joie ou
de tristesse, et semblables, mais aussi tout ce
qui peut être enseigné par artifice aux animaux
; car si on apprend à une pie à dire bonjour à
sa maîtresse, lorsqu'elle la voit arriver, ce ne
peut être qu'en faisant que la prolation' de
cette parole devienne le mouvement de quelqu'une
de ses passions ; à savoir ce sera un mouvement
de l'espérance qu'elle a de manger, si on l'a
toujours accoutumé de lui donner quelque
friandise, lorsqu'elle l'a dit; et ainsi toutes
les choses qu'on fait faire aux chiens, aux
chevaux et aux singes, ne sont que des
mouvements de leur crainte, de leur espérance,
ou de leur joie, en sorte qu'ils les peuvent
faire sans aucune pensée. Or, il est, ce me
semble, fort remarquable que la parole, étant
ainsi définie, ne convient qu'à l'homme seul.
Car bien que Montaigne et Charon aient dit qu'il
y a plus de différence d'homme à homme que
d'homme à bête, il ne s'est toutefois jamais
trouvé aucune bête si parfaite, qu'elle ait usé
de quelque signe, pour faire entendre à d'autres
animaux quelque chose qui n'eut point de rapport
à ses passions ; et il n'y a point d'homme si
imparfait, qu'il n'en use ; en sorte que ceux
qui sont sourds et muets, inventent des signes
particuliers, par lesquels ils expriment leurs
pensées. Ce qui me semble un très fort argument
pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne
parlent point comme nous, est qu'elles n'ont
aucune pensée, et non point que les organes leur
manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent
entre elles ; mais que nous ne les entendons pas
; car comme les chiens et quelques autres
animaux nous expriment leurs passions, ils nous
exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en
avaient.
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Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'a
pas donné un libre arbitre, ou une volonté assez
ample et parfaite ; puisqu'en effet je
l'expérimente si vague et si étendue, qu'elle
n'est renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui
me semble bien remarquable en cet endroit, est
que de toutes les autres choses qui sont en moi,
il n'y en a aucune si parfaite et si étendue,
que je ne reconnaisse bien qu'elle pourrait être
encore plus parfaite. Car, par exemple, si je
considère la faculté de concevoir qui est en
moi, je trouve qu'elle est d'une fort petite
étendue, et grandement limitée, et tout ensemble
je me représente l'idée d'une autre faculté
beaucoup plus ample, et même infinie ; et de
cela seul que je puis me représenter son idée,
je connais sans difficulté qu'elle appartient à
la nature de Dieu. En même façon si j'examine la
mémoire, ou l'imagination, ou quelque autre
puissance, je n'en trouve aucune qui ne soit en
moi très petite et bornée, et qui en Dieu ne
soit immense et infinie. II n'y a que la seule
volonté, que j'expérimente en moi être si grande
que je ne conçois point l'idée d'aucune autre
plus ample et plus étendue : en sorte que c'est
elle principalement qui me fait connaître que je
porte l'image, et la ressemblance de Dieu. Car
encore qu'elle soit incomparablement plus grande
dans Dieu que dans moi, soit à raison de la
connaissance et de la puissance qui s'y trouvant
jointes la rendent plus ferme et plus efficace,
soit à raison de l'objet, d'autant qu'elle se
porte et s'étend infiniment à plus de choses ;
elle ne me semble pas toutefois plus grande, si
je la considère formellement et précisément en
elle-même : car elle consiste seulement en ce
que nous pouvons faire une chose ou ne la faire
pas (c'est-à-dire affirmer ou nier, poursuivre
ou fuir) ou plutôt seulement en ce que pour
affirmer ou nier, poursuivre ou fuir les choses
que l'entendement nous propose, nous agissons en
telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune
force extérieure nous y contraigne. Car afin que
je sois libre, il n'est pas nécessaire que je
sois indifférent à choisir l'un ou l'autre des
deux contraires, mais plutôt d'autant plus que
je penche vers l'un, soit que je connaisse
évidemment que le bien et le vrai s'y
rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi
l'intérieur de ma pensée, d'autant plus
librement j'en fais le choix et je l'embrasse :
et certes la grâce divine et la connaissance
naturelle, bien loin de diminuer ma liberté,
l'augmentent plutôt et la fortifient. De façon
que cette indifférence que je sens lorsque je ne
suis point emporté vers un côté plutôt que vers
un autre par le poids d'aucune raison, est le
plus bas degré de la liberté, et fait plutôt
paraître un défaut dans la connaissance qu'une
perfection dans la volonté ; car si je
connaissais toujours clairement ce qui est vrai,
et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine
de délibérer quel jugement, et quel choix je
devrais faire ; et ainsi je serais entièrement
libre sans jamais être indifférent.
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(...) Nous allons énumérer ici tous les actes de
notre entendement par lesquels nous pouvons
parvenir à la connaissance des choses sans
aucune crainte d'erreur ; il n'y en a que deux :
l'intuition' et la déduction.
Par intuition j'entends, non pas le témoignage
changeant des sens ou le jugement trompeur d'une
imagination qui compose mal son objet, mais la
conception d'un esprit pur et attentif,
conception si facile, si distincte qu'aucun
doute ne reste sur ce que nous comprenons ; ou,
ce qui est la même chose, la
conception ferme d'un esprit pur et attentif qui
naît de la seule lumière de la raison et qui,
étant plus simple, est par suite plus pure que
la déduction même, qui pourtant elle aussi ne
peut être mal faite par l'homme (...). Ainsi,
chacun peut voir par intuition qu'il existe,
qu'il pense, que le triangle est défini par
trois lignes seulement, la sphère par une seule
surface, et des choses de ce genre, qui sont
bien plus nombreuses que ne le pourraient croire
la plupart des hommes, parce qu'ils dédaignent
de tourner leur esprit vers des choses si
faciles (...).
On a déjà pu se demander pourquoi, outre
l'intuition, nous avons ajouté un autre mode de
connaissance qui se fait par déduction,
opération par laquelle nous entendons tout ce
qui se conclut nécessairement d'autres choses
déjà connues avec certitude, bien qu'elles ne
soient pas elles-mêmes évidentes, pourvu
seulement qu'elles soient déduites à partir de
principes vrais et connus par un mouvement
continu et ininterrompu de la pensée qui a une
intuition claire de chaque chose. C'est ainsi
que nous savons que le dernier anneau d'une
longue chaîne est relié au premier, même si nous
n'embrassons pas d'un seul et même coup d'oeil
tous les intermédiaires dont dépend ce lien,
pourvu que nous ayons parcouru ceux-ci
successivement et que nous nous souvenions que
du premier au dernier chacun tient à ceux qui
lui sont proches. Nous distinguons donc ici
l'intuition de la déduction certaine en ce qu'on
conçoit en celle-ci un mouvement ou une certaine
succession, tandis que dans celle-là, il n'en
est pas de même ; et qu'en outre pour la
déduction une évidence actuelle n'est pas
nécessaire comme pour l'intuition, mais plutôt
qu'elle reçoit en un sens sa certitude de la
mémoire. D'où il résulte qu'au sujet des
propositions, qui sont la conséquence immédiate
des premiers principes, on peut dire, suivant la
manière différente de les considérer, qu'on les
connaît tantôt par intuition, tantôt par
déduction ; mais les premiers principes
eux-mêmes ne peuvent être connus que par
intuition ; et au contraire les conséquences
éloignées ne peuvent l'être que par déduction.
-
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En suite de quoi, me regardant de plus près, et
considérant quelles sont mes erreurs (lesquelles
seules témoignent en moi qu'il y a de
l'imperfection), je trouve qu'elles dépendent du
concours de deux causes, à savoir de la
puissance de connaître qui est en moi, et de la
puissance d'élire, ou bien de mon libre arbitre
: c'est-à-dire de mon entendement, et ensemble
de ma volonté. Car par l'entendement seul je
n'assure ni ne nie aucune chose, mais je conçois
seulement les idées des choses, que je puis
assurer ou nier. Or, en le considérant ainsi
précisément, on peut dire qu'il ne se trouve
jamais en lui aucune erreur, pourvu qu'on prenne
le mot erreur en sa propre signification (...).
Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'a
donné un libre arbitre, ou une volonté assez
ample et parfaite, puisqu'en effet je
l'expérimente si vague et si étendue, qu'elle
n'est renfermée dans aucune borne. Et ce qui me
semble bien remarquable en cet endroit est que,
de toutes les autres choses qui sont en moi, il
n'y en a aucune si parfaite et si étendue, que
je ne reconnaisse bien qu'elle pourrait être
encore plus grande et plus parfaite. Car, par
exemple, si je considère la faculté de concevoir
qui est en moi, je trouve qu'elle est d'une fort
petite étendue et grandement limitée, et tout
ensemble je me représente l'idée d'une autre
faculté beaucoup plus ample, et même infinie ;
et de cela seul que je puis me représenter son
idée, je connais sans difficulté qu'elle
appartient à la nature de Dieu. En même façon,
si j'examine la mémoire ou l'imagination, ou
quelque autre puissance, je n'en trouve aucune
qui ne soit en moi très petite et bornée, et qui
en Dieu ne soit immense et infinie. Il n'y a que
la seule volonté que j'expérimente en moi être
si grande que je ne conçois point l'idée
d'aucune autre plus ample et plus étendue : en
sorte que c'est elle principalement qui me fait
connaître que je porte l'image et la
ressemblance de Dieu. Car encore qu'elle soit
incomparablement plus grande dans Dieu que dans
moi, soit à raison de la connaissance et de la
puissance qui, s'y trouvant jointes, la rendent
plus ferme et plus efficace, soit à raison de
l'objet, d'autant qu'elle se porte et s'étend
infiniment à plus de choses, elle ne me semble
pas toutefois plus grande si je la considère
formellement et précisément en elle-même. Car
elle consiste seulement en ce que nous pouvons
faire une chose ou ne la faire pas (c'est-à-dire
affirmer ou nier, poursuivre ou fuir) ; ou
plutôt seulement en ce que, pour affirmer ou
nier, poursuivre ou fuir les choses que
l'entendement nous propose, nous agissons en
telle sorte que nous ne sentons point qu'aucune
force extérieure nous y contraigne (...).
De tout ceci je reconnais que ni la puissance de
vouloir, laquelle j'ai reçue de Dieu, n'est
point d'elle-même la cause de mes erreurs, car
elle est très ample et très parfaite en son
espèce ; ni aussi la puissance d'entendre ou de
concevoir : car ne concevant rien que par le
moyen de cette puissance que Dieu m'a donné pour
concevoir, sans doute que tout ce que je
conçois, je le conçois comme il faut, et il
n'est pas possible qu'en cela je me trompe. D'où
est-ce donc que naissent mes erreurs ? C'est à
savoir, de cela seul que, la volonté étant
beaucoup plus ample et plus étendue que
l'entendement, je ne la contiens pas dans les
mêmes limites, mais que je l'étends aussi aux
choses que je n'entends pas.
-
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[...] obéir aux lois et aux coutumes de mon
pays, retenant constamment la religion en
laquelle Dieu m'a fait la grâce d'être instruit
dès mon enfance, et me gouvernant, en toute
autre chose, suivant les opinions les plus
modérées, et les plus éloignées de l'excès, qui
fussent communément reçues en pratique par les
mieux sensés avec lesquels j'aurais à vivre.
[...] Et entre plusieurs opinions également
reçues, je ne choisissais que les plus modérées
: tant à cause que ce sont toujours les plus
commodes pour la pratique, et vraisemblablement
les meilleures, tout excès ayant coutume d'être
mauvais; comme aussi afin de me détourner moins
du vrai chemin, en cas que je faillisse, que si,
ayant choisi l'un des extrêmes, c'eût été
l'autre qu'il eût fallu suivre.
[...] être le plus ferme et le plus résolu dans
mes actions que je pourrais, et ne suivre pas
moins constamment les opinions les plus
douteuses, lorsque je m'y serais une fois
déterminé, que si elles eussent été très
assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se
trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas
errer en tournoyant, tantôt d'un côté, tantôt de
l'autre, ni encore moins s'arrêter en une place,
mais marcher toujours le plus droit qu'ils
peuvent vers un même côté, et ne le changer
point pour de faibles raisons, encore que ce
n'ait été au commencement que le hasard seul qui
les ait déterminés à le choisir : car, par ce
moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent,
ils arriveront au moins à la fin quelque part,
où vraisemblablement ils seront mieux que dans
le milieu d'une forêt. Et ainsi les actions de
la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est
une vérité très certaine que, lorsqu'il n'est
pas en notre pouvoir de discerner les plus
vraies opinions, nous devons suivre les plus
probables ; et même, qu'encore que nous ne
remarquions point davantage de probabilité aux
unes qu'aux autres, nous devons néanmoins nous
déterminer à quelques-unes, et les considérer
après, non plus comme douteuses, en tant
qu'elles se rapportent à la pratique, mais comme
très vraies et très certaines, à cause que la
raison qui nous y a fait déterminer se trouve
telle. [...] tâcher toujours à me vaincre, que
la fortune, et changer mes désirs plutôt que
l'ordre du monde; et généralement, m'accoutumer
à croire qu'il n'y rien qui soit entièrement en
notre pouvoir, que nos pensées [...] faire une
revue sur les diverses occupations qu'ont les
hommes en cette vie, pour tâcher à faire choix
de la meilleure ; [...] employer toute ma vie à
cultiver ma raison...
-
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Et parce que l'une des principales parties de la
sagesse est de savoir en quelle façon et pour
quelle cause chacun se doit estimer ou mépriser,
je tacherai ici d'en dire mon opinion. Je ne
remarque en nous qu'une seule chose qui nous
puisse donner juste raison de nous estimer, à
savoir l'usage de notre libre arbitre, et
l'empire que nous avons sur nos volontés. Car il
n'y a que les seules actions qui dépendent de ce
libre arbitre pour lesquelles nous puissions
avec raison être loués ou blâmés, et il nous
rend en quelque façon semblables à Dieu en nous
faisant maîtres de nous-mêmes, pourvu que nous
ne perdions point par lâcheté les droits qu'il
nous donne.
Ainsi je crois que la vraie générosité, qui fait
qu'un homme s'estime au plus haut point qu'il se
peut légitimement estimer, consiste seulement
partie en ce qu'il connaît qu'il n'y a rien qui
véritablement lui appartienne que cette libre
disposition de ses volontés, ni pourquoi il
doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu'il en
use bien ou mal, et partie en ce qu'il sent en
soi-même une ferme et constante résolution d'en
bien user, c'est-à-dire de ne manquer jamais de
volonté pour entreprendre et exécuter toutes les
choses qu'il jugera être les meilleures. Ce qui
est suivre parfaitement la vertu.
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Car, afin que je sois libre, il n'est pas
nécessaire que je sois indifférent à choisir
l'un ou l'autre des deux contraires; mais
plutôt, d'autant plus que je penche vers l'un,
soit que je connaisse évidemment le bien et le
vrai qui s'y rencontrent, soit que Dieu dispose
ainsi l'intérieur de ma pensée, d'autant plus
librement j'en fais choix et je l'embrasse. Et
certes la grâce divine et la connaissance
naturelle, bien loin de diminuer ma liberté,
l'augmentent plutôt, et la fortifient. De façon
que cette indifférence que je sens, lorsque je
ne suis point emporté vers un côté plutôt que
vers un autre par le poids d'aucune raison, est
le plus bas degré de la liberté, et fait plutôt
paraître un défaut dans la connaissance, qu'une
perfection dans la volonté; car si je
connaissais toujours clairement ce qui est vrai
et ce qui est bon, je ne serais jamais en peine
de délibérer quel jugement et quel choix je
devrais faire ; et ainsi je serais entièrement
libre, sans jamais être indifférent.
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Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m'a
pas donné un libre-arbitre, ou une volonté assez
ample et parfaite, puisqu'en effet je
l'expérimente si vague et si étendue, qu'elle
n'est renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui
me semble bien remarquable en cet endroit, est
que, de toutes les autres choses qui sont en
moi, il n'y en a aucune si parfaite et si
étendue, que je ne reconnaisse bien qu'elle
pourrait être encore plus grande et plus
parfaite. Car, par exemple, si je considère la
faculté de concevoir qui est en moi, je trouve
qu'elle est d'une fort petite étendue, et
grandement limitée, et tout ensemble je me
représente l'idée d'une autre faculté beaucoup
plus ample, et même infinie; et de cela seul que
je puis me représenter son idée je connais sans
difficulté qu'elle appartient à la nature de
Dieu. En même façon, si j'examine la mémoire, ou
l'imagination, ou quelqu'autre puissance, je
n'en trouve aucune qui en soit en moi très
petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense
et infinie. Il n'y a que la seule volonté que
j'expérimente en moi être si grande, que je ne
conçois point l'idée d'aucune autre plus ample
et plus étendue : en sorte que c'est elle
principalement qui me fait connaître que je
porte l'image et la ressemblance de Dieu. Car,
encore qu'elle soit incomparablement plus grande
dans Dieu, que dans moi, soit à raison de la
connaissance et de la puissance, qui s'y
trouvant jointes la rendent plus ferme et plus
efficace, soit à raison de l'objet, d'autant
qu'elle se porte et s'étend infiniment à plus de
choses; elle ne me semble pas toutefois être
plus grande, si je la considère formellement et
précisément en elle-même. Car elle consiste
seulement en ce que nous pouvons faire une
chose, ou ne la faire pas (c'est-à-dire affirmer
ou nier, poursuivre ou fuit), ou plutôt
seulement en ce que, pour affirmer ou nier,
poursuivre ou fuir les choses que l'entendement
nous propose, nous agissons en telle sorte que
nous ne sentons point qu'aucune force extérieure
nous y contraigne.
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